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EXTRAIT CHAP 1, Victoria speaking...

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Paris, 18 octobre 2013, Victoria speaking

 

 

07 : 31, gare de Sucy-Bonneuil, je monte dans le RER A, comme tous les matins, du lundi au vendredi, avec souvent en prime les samedis, dimanches et jours fériés. Les portes du RER, pressées, exaspérées par ma lenteur matinale, se ferment brutalement derrière moi manquant in extrémis de coincer mon sac à main entre leurs bras de fer. Quasi cinquante minutes de trajet robotique vont me transporter vers le Centre Hospitalier de Sainte-Anne où je travaille depuis bientôt cinq ans.

Jour de chance, je déniche un siège libre pour m’asseoir. Tout autour de moi, je retrouve ces zombies urbains. Visages sans expression, sans paroles et qui de plus fuient subtilement toute ébauche de communication interhumaine. Le « Je pense donc je suis » devrait faire place à « Je communique donc je suis ».

D’autres jours, cette indifférence me touche moins, mais l’automne vient de se réinstaller après nous avoir offert quelques jours d’été indien qui rendent d’autant plus cruelle l’arrivée de la vraie saison automnale. Celle-ci est, aujourd’hui, accompagnée de sa grisaille et annonce déjà sans détour l’approche d’autres mois encore plus froids et encore plus gris que j’ai de plus en plus de mal à encaisser. Mais pourquoi me plaindre ? À quoi s’attendre d’autre lorsqu’on a délibérément choisi de vivre dans une région à climat océanique dégradé ?

À côté de moi, un lycéen caricatural : jeans trop long, trop large, slip trop voyant, sweat à capuche, baladeur aux oreilles, volume à fond. Il repasse en boucle le tube du moment : « Papaoutai », dont l’auteur n’est même plus à citer. La chanson parait réjouir l’adolescent puisque même son smartphone est décollé de ses mains. Il est donc anormalement extirpé de sa planète « SMS illimités ».

Et toi, Papa, où t’es ? me dis-je. Cela fait bientôt trois ans que je ne t’ai pas vu. C’est vrai, tu habites de l’autre côté de l’Atlantique, mais peut-on dire que je t’ai même réellement entendu ces derniers mois ? Nos contacts téléphoniques se limitent de plus en plus aux dates d’anniversaire, aux Thanksgiving et aux vœux polis de fin d’année que tu parviens même à oublier, prétextant le classique décalage horaire Orlando-Paris...

Toi qui as choisi de retourner au pays de l’Oncle Sam, blasé de ma Française de mère qui avait fini par ne plus te faire rêver. Mais pour ta défense, je n’ai pas grand-chose à te raconter de ma vie si banale, toi l’éternel adolescent, designer de jeux vidéo, qui a toujours aimé les choses qui sortaient de l’ordinaire. Mais Papa, je ne t’en veux plus, je me suis enfin autorisée à faire le deuil du « papa-qui-adore-sa-petite-fille-et-sera-toujours-là-pour-elle », pour accepter le « papa-a-refait-sa-vie-et-ne-compte-plus-trop-sur-lui ».

Non sans, évidemment, être passée par la petite case qui n’existe pas encore au Monopoly : séances hebdomadaires chez le psy. Cher papa, je te remercie néanmoins d’avoir fait semblant suffisamment longtemps avec maman, ce qui m’a permis d’être une parfaite bilingue English-Français. Oui, un brin de cynisme fait parfois du bien. 

L’adolescent change enfin de tube et passe maintenant du Daft Punk featuring Pharell. Tout de suite, je me déhanche virtuellement et uniquement virtuellement. Je veille aussi inconsciemment ou en pleine conscience à correspondre à l’archétype qu’on attend de moi : celle de l’intello, du docteur spécialiste en neurologie. Cette mélodie parvient toutefois à balayer ce coup de blues débutant, même s’il en reste toujours quelques miettes au fond du cœur, correctement enfoui, mais toujours prêt à ressurgir : ce maudit cerveau qui n’arrive décidément pas à tout contrôler.

La voix préenregistrée du RER me sort de mes réflexions et me rappelle sans ménagement que nous sommes à la station Nation. Je m’expulse vite et me dirige vers la ligne 6. Je retrouve l’air libre à la station Glacière qui aujourd’hui porte parfaitement son nom. Je me dis que m’habiller plus chaudement n’aurait pas été superflu. Cette veste courte, d’une blancheur immaculée, bien qu’imperméable, ne parvient pas à me réchauffer. Mes jambes, aussi, mériteraient déjà un « pantalon-chaussettes-bottillons en cuir » au lieu de cette « jupe-rouge-légère avec escarpins assortis ».

Mais tant pis, je veux encore profiter de cet incroyable renouveau corporel. En quelques mois, j’ai retrouvé ma taille trente-huit, après avoir endossé une taille quarante-deux héritée d’une énième rupture sentimentale. À l’époque de cette fatidique rupture, mes traditionnels : « Je m’en fous, c’était de toute façon pas un type pour moi », n’avaient pas fait le poids ni avec les grignotages pathétiques devant les séries kitchs sentimentales, ni avec les menus en solo « entrée-plat-dessert » que j’engloutissais plus que je ne savourais. De plus, mes exercices physiques s’étaient soudainement restreints au classico « métro-boulot-dodo ». Inéluctablement, de la mauvaise chair s’était enrobée progressivement autour de ma taille.

 

Coup d’œil à ma montre, résolument Ice-Watch grâce à ce lavage de cerveau efficacement mené par le marketing publicitaire : il n’est que huit heures et vingt et une minutes...

Chaque minute compte dans nos vies mécanisées, il me reste encore un moment de répit. Je marche, du coup, presque nonchalamment, à travers le dédale de bâtiments que compte ce vieil hôpital. La nonchalance est un véritable luxe à Paris, ou réservée aux touristes utopiques croyant fanatiquement au mythe romantique de la ville. Pourtant en chemin, je m’étonne d’être encore émue par ce site. Je reconnais qu’en dehors de l’aspect scientifique et la réputation de ce centre hospitalier, j’ai aussi bataillé pour obtenir ce poste et m’offrir ce présent, à savoir : travailler dans un cadre exceptionnel en plein cœur du XIVe parisien.

J’ai toujours aimé contempler la beauté, qu’elle soit incrustée dans les vieilles pierres ou dans la nature humaine... Qu’est-ce qui me prend aujourd’hui ? Je philosophe de nouveau... Trop beau pour durer : la sonnerie du portable m’extrait de ma bulle.

Le nom de Catherine Grey s’affiche. Ma chère sœur ! Quelques secondes pour choisir entre trois options :

1. Décrocher et l’écouter, option risquée !

2. Décrocher et dire que je suis en réunion, option mensonge.

3. Laisser l’appel en absence, option très lâche…

 

Je sais qu’elle ne m’appelle que pour quelque chose de très précis, généralement en lien avec ses intérêts directs et souvent contre les miens, phagocytant mon temps et mon énergie. Elle a toujours mené sa vie en ne pensant qu’aux aspects pratiques et matériels. Dès sa première grossesse, elle a tout de suite voulu se rapprocher, voire quasi fusionner son domicile avec celui de maman.

Résultat : l’unique bien familial, situé dans l’Oise, a été savamment coupé en quatre : un minuscule quart pour ma mère et un énorme trois quarts pour elle. Ce qui lui permet d’avoir une mamy « babysitter-taxidriver » en mode continu. Et tout cela, pour la modique somme de zéro euro de l’heure, comme aime à plaisanter mon cher beau-frère, toujours persuadé de faire de l’humour, que par contre moi, je juge à zéro centime.

De plus, étonnamment, bien que fleuriste, Catherine, n’a rien d’une sentimentale, du moins vis-à-vis de moi. Pour preuve, fini les cadeaux d’anniversaire dont le fameux bouquet de roses (une de plus à chaque anniversaire). Il était traditionnellement livré à temps et à l’heure le sept février. Mais, il ne l’est plus depuis quelques années. Sans doute que passé le chiffre trente, cela aurait été trop onéreux ?

Mais mystères et revanche de la génétique, elle a quand même mis au monde Camille et Ludovic que j’adore plus que tout au monde. Ludovic, âgé de dix ans, est très espiègle, il s’amuse même à faire des canulars téléphoniques dans lesquels je suis souvent tombée tellement il est bon comédien. Camille, âgée de presque douze ans, est tendre, de nature fleur bleue. Elle m’écrit de belles poésies sur de beaux papiers à lettres, sortis tout droit d’une époque que je croyais lointaine et révolue : celle où les enfants écrivaient encore sur du concret. Pour eux, j’hésite brièvement à répondre, mais Catherine risque de me priver de ces quelques minutes de tranquillité, ces minutes si précieuses avant d’entamer une semaine de boulot infernal. C’est fou ce que le cerveau peut synthétiser en quelques secondes...



19/04/2015
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